Test Backbone : un polar diablement sexy qui n'oublie pas de surprendre

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Test Backbone : un polar diablement sexy qui n'oublie pas de surprendre

© Raw Fury

Backbone est à l’image de la « femme fatale » des films qu’il cherche à pasticher. Vous savez, du genre sûr d’elle ; qui sait qu’elle attirera tous les regards à peine entrée dans ce bar miteux. Captivante et insaisissable. Des caractéristiques dont le premier jeu du studio Eggnut se voit affublé depuis maintenant trois ans. Depuis le lancement de sa campagne de financement participatif, en fait.

Ayant explosé les compteurs (95 280 dollars canadiens récoltés sur les 63 000 demandés), Backbone est de ces rares jeux indés à avoir réussi à attirer la lumière sur lui. Un peu comme Chicory : A Colorful Tale, que nous testions il y a quelques jours.

Pensé comme une réinterprétation moderne de deux des genres les plus rouillés du paysage vidéoludique (le C-RPG et le point n’click), Backbone s’est surtout fait connaître pour son ambiance. Pluvieuse, forcément, et fataliste comme l’est n’importe quel polar digne de ce nom. Pourtant, là où nous pensions embarquer dans une aventure cousue de fil blanc, quoique joliment habillée, nous avons trouvé un jeu aussi surprenant que mi-cuit. Un rendez-vous manqué ? Enquêtons pour le savoir.

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Le marquis de Blacksad

Autant évacuer immédiatement l’éléphant de la pièce : oui, Backbone rappelle forcément la série de bande dessinée Blacksad. Eggnut n’a jamais caché s’être inspiré de l’œuvre de Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido pour fabriquer son jeu. Nikita Danshin, game director, ne rate toutefois jamais une occasion de préciser combien l’approche de son studio est « plus sombre » que celle de la célèbre BD espagnole.

Mais peut-on seulement mettre en scène autre chose qu’un spleen dépressif lorsque l’on offre la vedette à un détective privé alcoolique ? Howard Lotor, en tout cas, n’est pas là pour mettre des paillettes dans vos vies. Le raton laveur en a vu d’autres. Et l’affaire qu’est venue lui présenter ce matin Odette n’a pas l’air beaucoup plus compliquée que les précédentes. Encore un adultère, pense-t-il naïvement en acceptant sans conviction de retrouver le mari de la loutre.

Les dialogues offrent des choix multiples.

Il pleut des cordes, ce soir-là sur Vancouver. Vêtu comme à son habitude d’un imper' qui fait pour lui office de costume, Howard interroge des passants, rend visite à de vieilles connaissances. Échange quelques services, aussi, pour obtenir des informations croustillantes sur sa cible. Peut-être l’affaire n’est-elle pas si évidente, tout compte fait.

Le premier contact avec la ville est fascinant.

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Attaque morsure

Vous ne croiserez pas beaucoup de visages amicaux dans ce Vancouver dystopique. Peuplée d’animaux anthropomorphes, la ville est dirigée par une caste de grands singes dont on comprend rapidement qu’ils entretiennent un culte de la personnalité et, surtout, une répression violente envers quiconque souhaiterait s’échapper. Un cadre narratif plus fouillé qu’on ne l’aurait imaginé de prime abord, dans lequel s’insère donc ce qui ne paraît n’être, au départ, qu’une banale affaire de coucheries.

Mais quelque chose cloche, au The Bite. Ce bar/club/maison close/restaurant (rayez la mention inutile) a tout l’air d’une façade pour le clan mafieux des Bloodworth. Étrange : nous perdons justement la trace du mari de notre cliente à l’entrée de l’établissement. Et autant dire que le videur sera assez peu enclin à nous laisser entrer pour poser nos questions aux habitués.

Backbone offre une belle variété de personnages.

Qu’à cela ne tienne ; il nous reste quelques badauds à interroger. Et c’est d’ailleurs là la brique essentielle du gameplay de Backbone : la parlotte.

À l’image des computer-rpg du dernier millénaire, on se livre à des joutes verbales dans le but d’obtenir des renseignements et avancer dans notre enquête. Mais attention à ne pas surestimer le game design du titre : si l’on a effectivement le choix entre plusieurs répliques et que les dialogues s’adaptent en conséquence, le déroulé de l’histoire ne prendra pas un tournant différent pour autant. Eggnut sait exactement ce vers quoi il veut amener le joueur, et tue dans l’œuf tout gameplay émergent. Il y a bien quelques anecdotiques phases de cache-cache, mais rien de plus. 

Le gameplay est plutôt enfantin.

On s’en accommode et pour cause : rapidement, et malgré tous les lieux communs explorés par son prologue (disponible gratuitement sur Steam), Backbone arrive non seulement à nous surprendre, mais aussi à nous embarquer dans son récit comme peu de jeux de sa trempe parviennent à le faire.

On ne cache toutefois pas être restés sur notre faim une fois que le générique de fin entame sa course. Vraiment étrange, le dernier quart du jeu tente d’imbriquer la « petite histoire » dans la grande (celle avec un « h » majuscule), en dépossédant au passage le joueur de son enquête. Au point que si l’univers de Backbone n’était pas si bien travaillé, on pourrait s’imaginer que ses développeurs n’ont pas su comment mettre un point final à leur histoire. Décevant, mais aussi suffisamment ouvert pour se projeter et continuer, mentalement, à détricoter l’affaire.

Backbone a plus d'un tour dans son sac pour surprendre.

True detective

Mais si vous avez déjà lancé un regard en coin vers Backbone, c’est probablement moins pour ses promesses ludiques que pour ses raffinements esthétiques.

Conçu sur Unreal Engine 4, le jeu d’Eggnut est fascinant à regarder. Avec son pixel art à se damner, ses éclairages volumétriques, son occlusion ambiante et plus globalement le choix de ses couleurs, le polar du studio canadien est appelé à devenir une référence dans la jungle du monde indépendant. De quoi vous faire patienter, en tout cas, jusqu’à la sortie de l’arlésienne The Last Night

Les environnements sont plutôt variés et toujours impressionnants.

Il faut aussi parler de la musique. Composée par un Nikita Danshin décidément très polyvalent, et accompagné par Arooj Aftab, elle contribue énormément à l’immersion dans l’univers de Backbone. À l’image du jeu, elle navigue elle aussi entre un jazz attendu et des pistes plus surprenantes (ambiant, métal industriel) qui donnent du relief aux changements de ton du scénario. 

Dommage que certains dialogues — dont quelques-uns des plus longs — ne soient pas mis en musique. S’installe ainsi parfois un drôle de silence qui nous sort quelque peu du cadre que Backbone s’efforce à créer par ailleurs. 

Backbone est une réussite artistique totale.

Dans tous les cas, il faut rappeler l’existence d’une importante barrière à l’entrée pour profiter du jeu : il n’est pour l’heure disponible qu’en anglais. Les anglophones « raisonnables » peuvent néanmoins se rassurer. Nous ne sommes pas sur un niveau de langue aussi exigeant qu’un certain Disco Elysium. Bien plus accessible, Backbone ne présentera pas de difficulté majeure à quiconque est capable de regarder un film ou une série en anglais. Pour les plus hésitants en revanche, pas d’inquiétude. Eggnut planche actuellement sur la localisation du jeu en français, et également sur des versions PS4, Xbox One et Nintendo Switch.

Backbone, l’avis de JVFR

Le premier jeu d’Eggnut mérite l’exposition dont il profite. Un régal pour les yeux et les oreilles, Backbone arrive également à sortir de la boîte un peu étroite de « polar noir » grâce à un scénario aux rebondissements inattendus.

Bien sûr, Backbone mériterait de lâcher davantage la bride du joueur ; à offrir aux choix de dialogues plus d’impact sur le déroulé (très linéaire) de son histoire. On trouvera aussi à redire sur sa conclusion. Inattendue, et qui nous a laissé les sourcils froncés pour diverses raisons qu’on vous invite à découvrir vous-mêmes.

Un jeu qui nous met dans une drôle de posture. D’un côté nous lui souhaitions un petit quelque chose en plus, mais de l’autre nous savons déjà qu’on ne l’oubliera pas de sitôt. Qu’en déduire ? Que Backbone est un grand jeu ?

Comme quoi toutes les enquêtes n’ont pas besoin d’un dénouement alambiqué.

Backbone

8

Beau à pleurer, Backbone est heureusement plus qu’un bonbon pour les yeux. Mariant le C-RPG au point and click, Eggnut signe un polar noir court, mais surprenant sur bien des aspects. Une curiosité à découvrir d’urgence.

Les plus

  • Visuellement éblouissant
  • Une ambiance incroyable
  • Bande originale somptueuse
  • Une écriture pleine de justesse
  • Un scénario surprenant…

Les moins

  • Un jeu très linéaire
  • Minimum syndical, côté gameplay
  • Musique absente aux mauvais moments
  • … mais un épilogue un peu frustrant
  • (uniquement en anglais, localisation en cours)

Test réalisé sur PC grâce à un code fourni par l’éditeur.

Modifié le 29 juin 2021 à 09h14

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