Test de Road 96 : la simulation de road trip manque d'une roue de secours

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Test de Road 96 : la simulation de road trip manque d'une roue de secours

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© DigixArt

« Les voyages forment la jeunesse », parait-il. Toutefois la jeunesse de Pétria, pays fictif et autoritaire qui sert de toile de fond à Road 96, n’a pas tellement le choix que de tailler la route pour espérer vivre une vie normale.

Fabriqué à Montpellier par DigixArt, Road 96 se présente comme le représentant d’un nouveau genre. Un « jeu narratif procédural », claironne le studio. En réalité, le titre imaginé par Yoan Fanise et ses camarades propose rien de moins que l’expérience ultime du road trip vidéoludique. À chaque run, de nouvelles rencontres et un nouveau tracé. Le tout pour atteindre un seul et unique but : la frontière de Pétria, au-delà de laquelle nous attendrait une herbe plus verte.

Mais quiconque a déjà pris la route pour un long voyage le sait : rien, ou presque, ne se passe jamais comme prévu.

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Road 96

  • Un concept séduisant…
  • Une bande-son de qualité…
  • Personnages « VIP » bien écrits
  • Quelques moments de folie rafraîchissants dans le gameplay
  • Une réjouabilité « infinie »…
  • Un vrai propos politique assumé
  • … mais difficilement mis en pratique
  • … mais utilisée n’importe comment
  • Une aventure très dirigiste
  • Des fins de parties sans mise en scène
  • … mais vaine ?
  • Pas très joli à regarder, excepté certains panoramas nocturnes

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Tape la route, Jacques

Présenté pour la première fois lors de l’édition 2020 des Game Awards, Road 96 nous a tout de suite tapé dans l’œil. Avec ses paysages (et son titre) convoquant les images d’Épinal de l’Amérique sauvage, sa bande-son soignée et, surtout, le pédigrée des créateurs et créatrices de 11-11 : Memories Retold et Soldats inconnus : Mémoires de la Grande Guerre, le jeu de DigixArt cochait déjà un certain nombre de cases.

Et cela sans même parler de son concept intrigant. À l’heure où les rogue-like se suivent et se ressemblent, le studio montpelliérain s’amuse à tordre le genre pour l’appliquer − à la marge − à un jeu narratif à la première personne. Car oui, dans Road 96, on n’incarne pas qu’un ou une ado en fuite. On les incarne toutes et tous, d’une certaine façon.

On l’a dit, l’objectif est de rejoindre la frontière et de quitter Pétria, où le Président Tyrak (inspiré par Trump, Kim Jong-Un et Poutine) est sur le point d’être réélu « démocratiquement ». Mais le gouvernement, autoritaire et policier, est pour le moins rétif à toute forme d’émigration, aussi les routes sont peu sûres pour les fugueurs. D’autant que le bruit court que les adolescents qui se font attraper terminent dans « la fosse », un camp de travail forcé. Ambiance.

On comprend donc assez vite que rejoindre la frontière du pays ne sera pas une mince affaire. A fortiori quand on est à pied, qu’on n'a que 3$ en poche et qu'on n’a rien mangé depuis plusieurs jours. Du moins sur le papier.

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Chaque run débute par la « sélection » de son fugueur.

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Souviens-toi l’été dernier

Road 96 est pensé comme une série TV d’anthologie. Chaque partie, ou plutôt chaque run, vous occupera entre 30 et 50 minutes selon les choix que vous effectuez. Mais malgré la grandeur des paysages qui défilent en arrière-plan, il est bien difficile pour le joueur de sortir des rails qui lui sont imposés.

Les zones explorables n’ont rien d’ouvert et, choix de dialogues mis à part, on n’a pas franchement l’impression d’avoir de prise sur notre destin. En fait, on n’a pas grand-chose à faire si ce n’est en faire le tour à la recherche d’une pièce de monnaie ou d’une barre de céréales, avant d’enchaîner sur la suivante. La plupart du temps, on nous demandera de choisir entre continuer la route à pied, faire du stop, attendre le bus ou appeler un taxi. Chaque mode de transport consommant plus ou moins d’endurance (arriver à zéro signe le game over), et conditionnant quel type de rencontre s’ensuivra.

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On fait très rapidement le tour des zones explorables.
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On peut dialoguer avec presque tous les personnages que l'on croise.

Chaque run se décompose ainsi en une dizaine de tableaux, qui vous rapprochent chacun de votre objectif. On commence parfois à pied, parfois au volant d’une voiture volée. Mais la progression, la « vraie », ne se fait que lorsqu’on rencontre l’un des sept personnages « VIP » sur la route.

Car si Road 96 ambitionne de laisser le joueur se raconter ses propres histoires, il y a bel et bien une toile de fond. Et le scénario se déroule justement en faisant progresser les arcs narratifs de ces fameux VIP. Plutôt variée (un gamin surdoué, une policière au grand cœur, la présentatrice star d’une chaîne de fake news et j’en passe), la galerie de personnages est sans doute ce qu’on retiendra le plus du jeu de DigixArt.

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Road 96 compte 7 personnages-clés qui font progresser l'histoire du jeu.

C’est aussi là que se cache la diversité du gameplay de Road 96 : à chaque fois que vous tomberez sur un personnage d’intérêt, la saynète débouchera sur une sorte de mini-jeu. Jamais bien sorcier, et encore moins très bien ficelés bien que parfois un peu fous, ils ont le mérite de renouveler l’expérience et de nous sortir d’une certaine torpeur qui, après plusieurs dizaines de runs, finit malgré tout par s’installer.

En effet, Road 96 a beau nous promettre une infinité de routes et d’embranchements, il n’a pas grand chose à nous dire. Ou, à tout le moins, pas suffisamment pour nous tenir en haleine plus d’une dizaine d’heures.

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Les rencontres avec les VIP débouchent sur des mini-jeux plutôt variés.
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Les dialogues sont assez bien écrits.

Une autre brique dans le mur

Cela tient à plusieurs choses, et le fait de n’être qu’un pion dans une lutte qui nous dépasse n’est pas la moindre. On l’a dit, Road 96 se raconte à travers ses personnages secondaires. Mais c’est en réalité plus que cela : nous ne sommes que les spectateurs et spectatrices de leurs histoires.

Alors, oui. Nous pouvons effectivement avoir une importance dans le déroulé des événements. Tout au long du jeu, on nous interrogera sur nos préférences ou sur notre avis concernant la politique menée à Pétria. On peut y répondre de trois façons distinctes, l’une favorisant l’émergence de la révolte, l’autre encourageant les citoyens à faire élire Florès (l’opposante de Tyrak lors des prochaines élections) et une dernière − plus égoïste − nous permettant d’augmenter nos chances de fuir à titre individuel.

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Zoé est l'une des VIP mais surtout une autre fugueuse, comme nous.

Mais même la fuite, qui est pourtant présentée comme l’objectif ultime à atteindre, laisse un arrière-goût d’inachevé. Pour toute récompense, vous obtiendrez une cinématique (la même à chaque fois) vous rappelant la quête de liberté est le plus noble des combats. Mais que, « pour des dizaines d’autres adolescents, il ne fait que commencer. »

Et ensuite ? Ensuite, on recommence en incarnant un nouvel ado qui, lui, peut-être, débutera son aventure aux côtés de John dans son 38 tonnes baptisé Grizzly, ou à l’arrière du panier à salade de Fanny, la policière dont nous parlions plus haut. On en apprendra alors davantage sur leurs motivations, leurs projets, ou pour qui ils voteront le 9 septembre prochain. Avec un peu de chances, ils nous feront cadeau de l’un des six bonus permanents qui permettent de fouiller dans des poubelles, de crocheter des serrures ou d’obtenir des choix de dialogues supplémentaires. Mais au fond, on se retrouvera exactement au même endroit 50 minutes plus tard. À choisir si l’on veut tenter la traversée clandestinement à l’arrière d’une remorque, en escaladant la montagne ou en se payant les services d’un passeur. Que l’on réussisse ou que l’on échoue n’a que peu d’importance : nous ne sommes que des pions.

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Une mauvaise rencontre peut signer votre arrêt de mort.
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Réussir ou pas à franchir la frontière n'a au final que peu d'importance.

Panne d’essence sur la 96

L’un des principaux attraits de Road 96 réside dans l’infinité de possibles qu’il nous promet. Au cours d’une même partie, vous ne serez en effet jamais confronté à la même situation. De quoi assurer que, sur les 6 à 7h que dure une partie « complète », vous ne voyiez que des éléments scénaristiques inédits.

Mais quelques grains de sable se glissent toutefois dans la ligne du temps. À la recherche de ses parents biologiques, Alex a, dans ma partie, découvert leur nom le 20 juillet. Or quand je l’ai recroisé en incarnant un autre adolescent fugueur le 23 juillet, il m’avouait ne pas savoir qui ils sont. De la même façon, il m’est arrivé d’être pris en stop par John, le routier, alors même que celui-ci venait de quitter le motel dans lequel je me reposais.

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L'histoire de Road 96 est inédite... lors du premier run.

Des petits « bugs dans la matrice » qui montrent les limites du système imaginé par DigixArt et qui, vous l’imaginez, nuisent à notre immersion quand ils ont la mauvaise idée de se produire. Gardons toutefois en tête que nous avons eu accès à une version de test assez tôt (nous jouons au jeu depuis presque un mois), et que ce genre de souci peut être corrigé via un patch.

Là où nous sommes plus chagrinés, c’est lorsqu’on lance une « Nouvelle partie + », et que nous constatons que le jeu (et ses algorithmes) se sont réinitialisés. En effet, si Road 96 s’assure de ne pas vous présenter deux fois la même saynète, cela ne vaut que pour une partie complète. En recommençant le jeu, on peut donc rencontrer les mêmes personnages dans le même ordre, ou être confrontés à des situations que nous avons déjà vécues.

C’est ce qui m’est arrivé au cours de mes deux parties. Et le plus gênant dans l’histoire, c’est que même en tentant de changer profondément ma manière de jouer, j’ai obtenu la même fin (plutôt du genre « chaotique mauvaise », si vous voulez vous faire une idée). Et malheureusement, rien ne me donne foncièrement envie d'en lancer une troisième. Comme si je savais par avance ce qui m'attendait au bout du chemin.

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Une occasion manquée de briller

Road 96 est joli, mais il n’est pas beau. Ou alors pas souvent. Son style graphique est des plus respectables, avec ses polygones un peu grossiers et ses couleurs chaudes qui évoquent l’Ouest américain. Le jeu se montre d'ailleurs particulièrement flatteur dans ses scènes de nuit. Mais le character design, en revanche, nous a laissés totalement de marbre.

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DigixArt parvient à créer des ambiances nocturnes ravissantes.
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Mais, visuellement, le jeu est très daté.
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La plupart des PNJ se ressemblent comme deux gouttes d'eau.

Excepté pour les VIP qui sont plutôt soignés (et encore…), on remarque assez vite que le même modèle de PNJ est appliqué à quasi tous les autres personnages que vous rencontrerez sur votre route. Et cela sans même parler des animations extrêmement datées qui donnent vie aux différents habitants de Pétria. Mouvements hachés et imprécis, synchronisation labiale à la ramasse et pathfinding complètement aléatoire… les occasions ne manquent pas nous provoquer une levée de sourcils ou deux.

Mais la plus grosse déception, en ce qui me concerne, vient probablement de la bande originale de Road 96. Largement mise en valeur de par les artistes qui y ont participé (The Toxic Avenger, Cocoon, Volkor X, Daniel Gadd et bien d’autres), elle n’est jamais correctement utilisée en jeu.

C’est simple : Road 96 est totalement obsédé par sa BO sans jamais réussir à lui rendre justice. Il nous balance les mêmes titres en boucle (désolé Cocoon, mais je ne SUPPORTE plus ta chanson), parfois même deux fois à la suite, et occasionnellement au détriment de ce qui se passe en jeu. J’éviterai également de m’appesantir sur le mixage qui noie littéralement tous les autres sons derrière la musique dès qu’elle se met en marche. Vous voulez la vérité ? J’ai fini par la désactiver pour écouter ma propre musique pendant que je jouais. C’est à ce point oui.

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On peut collectionner des cassettes correspondant aux titres de la BO. Mais, de toute façon, le jeu les lira en boucle pour vous sans que vous n'ayez rien demandé.

Road 96 : l'avis de JVFR

On aimerait pouvoir oublier Road 96 pour n’en retenir que les images que nous nous étions nous-mêmes projetées après avoir vu sa première bande-annonce. Certes, la promesse d’un road trip procédural est tenue, mais elle fait partie des idées qui fonctionnent mieux sur papier qu’une fois mises en pratique. Paradoxalement très dirigiste, Road 96 échoue à donner de l’importance à son joueur en déléguant la narration à des personnages secondaires certes bien écrits, mais qui n’ont finalement pas grand chose à nous raconter.

Bien malheureusement pour lui, DigixArt a aussi du mal à capitaliser pleinement sur son volet artistique, nous noyant systématiquement sous les mêmes musiques et nous donnant l’impression que le pays dont on cherche à s’échapper se résume à de grandes étendues de rien. Reste qu’à l’heure où l’industrie du jeu vidéo freine des quatre fers dès qu’il s’agit de parler « politique », on peut se réjouir que Road 96 fasse tout l’inverse et y aille à fond. C’est aussi osé que mal exécuté, mais ça force néanmoins le respect.

Road 96

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Road 96 ne fait que nous teaser combien il pourrait être mémorable. Malheureusement DigixArt n’arrive jamais vraiment à concrétiser son idée première. La faute à un scénario en toile de fond qui n’autorise guère de pas de côté, et à l’inévitable redondance qui finit par s’installer. Séduisant, mais perfectible.

Les plus

  • Un concept séduisant…
  • Une bande-son de qualité…
  • Personnages « VIP » bien écrits
  • Quelques moments de folie rafraîchissants dans le gameplay
  • Une réjouabilité « infinie »…
  • Un vrai propos politique assumé

Les moins

  • … mais difficilement mis en pratique
  • … mais utilisée n’importe comment
  • Une aventure très dirigiste
  • Des fins de parties sans mise en scène
  • … mais vaine ?
  • Pas très joli à regarder, excepté certains panoramas nocturnes

Test réalisé sur PC grâce à une clé fournie par le développeur. Road 96 est également disponible sur Nintendo Switch.

Modifié le 24 août 2021 à 09h16

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