Counter Strike : de petit mod amateur à raz-de-marée planétaire

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Counter Strike : de petit mod amateur à raz-de-marée planétaire

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Counter Strike a 22 ans. Des premières LAN aux grandes compétitions internationales qui animent encore la scène e-sport aujourd’hui, ce simple mod du premier Half Life s’est imposé comme le FPS compétitif le plus populaire de l’histoire du jeu vidéo.

Que l’on ait croisé sa route à l’époque des beta en 56K, des bunny hops improbables sur 1.3, des frags movies épileptiques de Kabal, des 5on5 skilled serv on sur iRC, de la domination française sur CS:S, du business de skins de CS:GO ou des aces de Zywoo avec Vitality, impossible de ne pas s’incliner devant l’excellence et la longévité de cette légende du gaming. Ça va péter !

Aux antipodes de la bataille des téraflops, de la 4K et des 60 fps, NEO•Classics vous propose un retour vers les origines du jeu vidéo. Du titre 2D en gros pixels au moins lointain jeu à la 3D hésitante, cette chronique vous invite à (re)découvrir les pépites vidéoludiques qui ont ouvert le monde au 10e art...

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Counter Strike, c’est quoi ?

Counter Strike est un FPS multijoueur tactique qui se joue, dans son mode principal, en cinq contre cinq. Une équipe a moins de trois minutes pour poser une bombe dans un endroit spécifique de la carte, et l’autre doit l’en empêcher. Si la bombe explose, si elle est désamorcée, ou si l’une des deux équipes perd l’ensemble de ses membres, la manche s’achève et de l’argent est octroyé à tout le monde en fonction du résultat. Des dollars qu’il faudra ensuite utiliser ou économiser pour acheter du matériel (armes, gilet par balles, grenades) en vue de remporter les rounds suivants. On change les rôles au bout de 15 manches, et la première équipe à gagner 16 rounds remporte la partie.

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Pour les joueurs, par les joueurs

Quand Half Life sort en novembre 1998 sur PC, la claque n’est pas seulement ludique. Le premier jeu de Valve est certes une petite révolution en soi, mais sa dimension communautaire reçoit également un accueil particulièrement chaleureux, notamment de la part des amateurs de bidouille en tout genre.

Forme évoluée du Quake Engine, le GoldSrc utilisé pour concevoir le jeu est rapidement partagé par le studio sous la forme d’un kit de développement, accompagné de l’outil de level-design nommé Worldcraft. La communauté se saisit immédiatement de ces précieux outils, et les créations diverses et variées commencent à fleurir sur la toile.

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Minh "Gooseman" Le, le créateur principal de Counter Strike

Minh « Gooseman » Le, étudiant canadien venu du Vietnam, fourbit ses armes de développeur amateur dès 1996 en participant à la création de mods pour Quake, dont le remarqué Navy SEALs. Il se tourne donc naturellement vers le SDK de Valve, plus moderne, et commence à explorer les outils mis à sa disposition. Fasciné par le contre-terrorisme, il s’inspire de films comme Heat, Ronin ou Air Force One pour concevoir ses premiers modèles 3D et griffonner les premières bribes de son concept : un FPS tactique multijoueur nommé Counter Strike.

Rencontré sur le projet Action Quake 2 - un autre mod de Quake - son ami Jess Cliffe embarque à ses côtés dans une aventure qui bouleversera à jamais le cours de leur existence. C’est d’ailleurs Jess Cliffe qui trouve le nom du projet, et lui encore qui prêtera sa voix aux éternelles communications radio.

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Les CT sont des groupes réels d'intervention (GIGN, GSG9...), mais les Terroristes ne représentent pas de groupuscule existant, « pour ne pas les fâcher » d'après Gooseman

Le système de rounds est l’un des piliers du projet. Les joueurs meurent en quelques balles, et doivent attendre la fin de la manche avant de réapparaître, ajoutant un maximum de tension aux affrontements. Gooseman trouve néanmoins le rythme de Rainbow Six - sorti en janvier 99 - trop lent, et le duo doit trouver le bon équilibre entre vitesse de déplacement, durée des manches et taille des cartes, pour ne pas ennuyer les joueurs qui commencent à affluer quelques semaines à peine après la sortie de la première beta. On est alors en juin 1999.

Play hard. Go pro.

Si les débuts sont compliqués, notamment pour trouver des gens motivés à créer des cartes, les serveurs se remplissent, à mesure que la formule s’affine. Gooseman souhaite au départ créer un jeu pour « les quelques centaines de personnes que ça pourra intéresser », mais les retours sur les forums sont de plus en plus nombreux, et ce développement collaboratif prend une tournure industrielle.

Fin 1999, plus de cent cartes sont créées par semaine, ce qui pousse Gooseman à intégrer Barking Dogs Studios pour faire avancer le projet plus rapidement, en parallèle de ses études. La beta 5 attire l’attention de Valve, qui rachète les droits au duo de créateurs avec l’objectif de les intégrer à une équipe de développement interne, nouvellement créée pour s’occuper à temps plein du projet.

Tout s’accélère pour Counter Strike, avec la sortie de la version finale en ligne de mire. L’ensemble des armes ont été intégrées dans la septième et dernière beta de CS, qui peut sortir en stand-alone le 9 novembre 2000. Le travail n’est pourtant pas terminé pour Gooseman et Valve, qui vont régulièrement mettre à jour le jeu dans les mois et années qui suivront.

Il faut dire que CS est devenu l’un des jeux les plus joués sur Internet, et que la scène compétitive sort petit à petit des LAN de quartier pour briller à l’international. Dans l’ombre de Quake, à la Cyberathlete Professional League, le plus grand événement e-sport de l’époque, Counter Strike passe tête d’affiche en 2001, avec la consécration des suédois de Ninjas In Pyjamas au Winter Championship 2001.

Le naufrage Condition Zero

Alors que le succès de Counter Strike est avéré, Valve profite de l’E3 2001 pour annoncer un spin-off, Condition Zero. Rogue Entertainment se casse d’abord les dents sur le projet, qui promet une campagne solo digne de ce nom pour accompagner la dimension multijoueur que l’on connaît déjà. Gearbox vient ensuite à la rescousse, mais son patron Randy Pitchford est gourmand, et Valve n’entend pas mettre plus d’argent que ce qui était convenu au départ sur un prototype bien mal engagé. Ritual Entertainment prend le relai, sans plus de succès. Il faudra l’intervention d’un quatrième studio, Turtle Rock (qui connaîtra plus tard le succès avec Left 4 Dead, sur le moteur Source), pour que le jeu-patchwork voit finalement le jour en mars 2005. Le naufrage complet de ce projet mal fagoté était annoncé, et c’est sans surprise que le jeu est un échec critique et commercial. Les sorties combinées de Half Life 2 et Counter Strike : Source, l’année précédente, n’ont pas aidé non plus à imposer cette version bis de la légende, dont la campagne solo exubérante laissera tout de même quelques souvenirs de franche rigolade aux rares courageux qui se sont laissés tenter à l’époque.
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Le solo de Condition Zero, dans la postérité pour son côté grandiloquent

Une suite qui ne fera jamais mieux

Le jeudi 25 avril 2002, la version 1.4 de Counter Strike est téléchargée pas moins de 60 000 fois sur Clubic. Une performance exceptionnelle qui met à mal nos serveurs, lesquels assurent tout de même un débit « autour de 60ko/s pour les connexions ADSL ou câble ». Pas mal du tout, pour l’époque.

Les versions du jeu s’enchaînent alors jusqu’à la consécration 1.5, qui garde la faveur des joueurs même après l’arrivée de Steam, en 2003. Cet événement est un autre tournant majeur pour Counter Strike, qui voit alors sa communauté divisée en deux, entre les early adopters de cette plateforme fermée, qui profitent de CS 1.6, et une grande partie des joueurs qui préfèrent rester sur la version 1.5, dont les serveurs officiels fermeront peu de temps après.

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Véritables plaies des jeux en ligne, les logiciels de triche n'épargnent pas CS. Aimbot, wall hack, speed hack, radar truqué et anti-flash pourrissent les parties depuis plus de 20 ans

Doug Lombardi, Vice Président du Marketing chez Valve, confiera plus tard que l’un des objectifs de la création de la plateforme est justement d’uniformiser les mises à jour de leurs jeux. On imagine toutefois que la perspective de devenir le revendeur numéro un de jeux en dématérialisé en s’assurant 30 % de revenus sur chaque transaction a dû les motiver aussi.

Half Life 2 et Counter Strike : Source arrivent en 2004, mais cette nouvelle version mettra de nombreuses années à dépasser son grand frère en termes de popularité. En 2007, CS 1.6 est toujours le jeu le plus joué sur Internet, au point qu’un système d’affichage publicitaire fait une apparition remarquée - et largement critiquée - sur les maps.

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Répartition des jeux en ligne les plus joués, en 2007

Des cartes légendaires pour un cocktail inégalable

Malgré des communautés fractionnées entre CS 1.5, CS 1.6 et CS:S, le phénomène Counter Strike arrive à son apogée. Le système de bombe à poser et désamorcer, intégré lors de la beta 4 avec la « carte de_dust » en novembre 1999, fait désormais le bonheur des joueurs, et ce, depuis près de huit ans.

La map « de_dust2 », toujours jouée aujourd’hui, est active depuis mars 2001. Les joueurs apprécient l’emphase mise sur la dimension tactique, valorisée par les différents types de grenades (explosive, flash et fumigène) et le système économique qui invite à la prise de décision collégiale. On économise ou on force l’achat en équipe. On temporise en se répartissant les zones de la carte, ou on rush tous ensemble avant de protéger la bombe en se coordonnant. Subtil mélange de skill et de strat, Counter Strike détient la formule gagnante, et Valve sait parfaitement comment valoriser son produit.

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Pop Dog, qui fait référence à la branche du studio Barking Dogs en charge des FPS, est un terme utilisé encore aujourd'hui pour nommer un endroit spécifique de la carte de_train

Le succès international du jeu et l’émergence d’une scène professionnelle poussent l’éditeur à intégrer des outils communautaires rudimentaires, bien avant l’émergence des casters et autres services de streaming. Le système HLTV permet à tous les joueurs d’assister gratuitement aux grandes compétitions, endossant eux-mêmes le rôle de réalisateur, et passant à volonté d’un joueur à l’autre pendant le match. On s’échange les démos et les POV des plus grands joueurs, des ligues amateurs comme l’ESL émergent, les frags movies des meilleures équipes pullulent...

Les serveurs publics, où l’ambiance n’est pas toujours à la compétition féroce, se garnissent, au fur et à mesure, de nombreux modes de jeux différents : un bol d’air frais en termes de variété. Modes Deathmatch et Gungame pour affûter son skill, maps Kz et Surf pour la maîtrise des déplacements, du fun pur avec les modes Low Gravity, Zombie et Foot... De quoi oublier les expérimentations Team Deathmatch, Escape, Hostages et Assassination, qui ne feront pas date dans l’histoire de Counter Strike.

Grâce aux serveurs privés, chacun peut donner vie à sa propre vision de CS qu’elle soit tournée vers la compétition, l’animation communautaire, l’expérimentation ou l’entraînement.

Le mod Super Hero, ici sur cs_italy, est un grand n'importe quoi qui change la donne en jouant avec les variables du serveur

Une licence incontestée, jusqu'à présent

Gooseman travaillera bien sur un Counter Strike 2, chimère rapidement annulée par Valve, désormais plus intéressé par le développement de son business. Counter Strike: Global Offensive, dernier épisode en date de la série qui voit le jour en 2012 et dont le système de skins d’armes engraissera largement son éditeur, en est la meilleure illustration.

Entre-temps, une version alien verra le jour au Japon en 2004, par Namco. L’oubliable Counter Strike Neo sera suivi en 2007 et 2012 de Counter Strike Online 1 et 2, des versions free to play bourrées de microtransactions taillées pour le marché asiatique et chapeautées par Nexon. On passera également sous silence un certain Counter Strike Nexon : Zombies, exploitation sans foi ni loi de la licence par l’éditeur sud-coréen.

Du public (avant le COVID), du spectacle, de l'argent et du prestige à la clé : la scène e-sport de Counter Strike est devenue une véritable industrie au fil du temps

Rien ne peut finalement entacher la légende Counter Strike, qui fait depuis 1999 le bonheur des amateurs de FPS compétitifs exigeants. Sans réelle concurrence depuis sa sortie, aux côtés de mods tombés en désuétude comme Team Fortress ou Day of Defeat, Counter Strike est un titre éternel qui aura attendu 2020 pour voir débarquer un véritable challenger de taille : Valorant, de Riot Games (League of Legends), entend bien grappiller des parts de marché à Valve sur le segment du FPS tactique en équipes. En 22 ans et trois épisodes canoniques, il était temps que quelqu’un vienne titiller le roi, confortablement vautré sur son trône.

De mod amateur créé par la communauté, à mine d’or intemporelle adulée dans le monde entier, Counter Strike s’est toujours adapté avec succès aux bouleversements majeurs du paysage vidéoludique. Depuis 1999, CS écrit chaque jour les nouvelles pages de sa légende.

Shoutout à Nymo, Flamby, AbNul, Stoon, OussaM3d, Lakii, Sephy, Trust, Mad, Rose, @lba, les anciens de Gamerezo et tous les autres pour les milliers d'heures passées à faire tout et rien sur CS depuis plus de 20 ans !

Modifié le 12 octobre 2021 à 14h01

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